Expo photo / Ce que murmurent les fantômes de Sophie Zénon

Subtile et énigmatique, l’œuvre de Sophie Zénon orne les murs de l’Imagerie de Lannion jusqu’au 8 juin prochain à l’occasion une rétrospective inédite. Ce que murmurent les fantômes, dénouement provisoire d’une épopée émancipatrice, regroupe les œuvres maîtresses d’une quête longue de vingt années d’exploration et d’introspection. 400 m2 sont dédiés à des intimes récits de voyages. De premiers séjours en Asie, aux réalisations plus récentes sur le pouvoir de la mémoire familiale, l’exposition plonge le visiteur dans l’univers polysémique d’une artiste complexe.

La dimension symbolique et historique des clichés de Sophie Zénon témoigne d’un véritable travail de recherche empirique. Plasticienne et documentariste, elle évoque avec spiritualité les étapes de son existence. Sa fascination pour le sacré, le mystère et le chamanisme donne à sens à ses clichés. Les objets rencontrés, les émotions perçues et les lieux de passage sont figés dans le temps comme les emblème de souvenirs indélébiles.

L’aigre-douceur de la mémoire

La perte de ses parents amène progressivement l’artiste à constituer d’intimes carnets visuel et sensoriel. Reconstruction photographique de l’absence, l’ensemble des clichés semble combler le vide qu’implique le manque et témoigner d’une quête identitaire, d’une existence en construction.

L’Homme-Paysage reconstitue la mémoire d’un père, fils d’immigrés italiens, arrivé dans les Vosges dans l’entre-deux guerres. Quelques portraits posés sur l’herbe s’accordent aux mouvements de l’eau tandis que le relief du sol sculptent les corps. Délicate mise en scène de l’absence, l’artiste dupe la nature et les vibration de l’air pour redonner vie à ce père. Plongé au cœur d’une nature triomphalement présente, le spectateur se saisi des éléments photographiés. Il se surprend à savourer le froid, à goûter l’humidité de l’air, à l’odeur des pins. La fusion des contrastes et les jeux de transparence provoquent l’imaginaire tandis que les évocations lumineuses et les mariages de matière, apprennent à observer. Véritable mosaïque d’illusions, ses clichés façonnent notre perception visuelle. Ils questionnent notre rapport au temps, à l’existence, ils donnent à rêver.

La série Maria E. Giovanni complète ce cycle puisque l’artiste raconte l’exil et le déracinement, la souffrance de n’appartenir à aucune terre. Sa grand-mère Maria a quitté la Sicile pour rejoindre le nord-est de la France. Le portrait bleu azur transpercé par les montagnes siciliennes bouleverse, tant la nostalgie semble se libérer de son regard tourné pourtant vers l’ailleurs. Dans une robe noire, elle pose pour ce qui deviendra un cliché souvenir.

La figure de cette femme revient dans Le miroir des rizières. Les paysages du piémont italien accompagnent la présence de cette femme qui ne quitte presque jamais l’image. Maria hante le parcours de Sophie. Telle une madone fantomatique, elle colonise l’espace avec lequel elle semble communiquer, comme une lutte sensible retrouver la vie. Le portrait de Maria évolue aux côtés de l’artiste qui met en scène le souvenir familial pour reconstituer symboliquement une relation imagée. Par cette complicité fantasmée, libre d’interprétation Sophie Zénon raconte une histoire même temps qu’elle la construit, elle est à la fois actrice et spectatrice de sa propre existence.
Pour Vivre Ici évoque la mémoire de la première guerre mondiale. Dans les forêts vosgiennes d’Hartmannswillerkopf, l’artiste donne la parole à une nature encore vive de souvenirs douloureux. Elle s’interroge sur la manière d’interpréter aujourd’hui ces lieux où la barbarie de l’homme lui est peut-être trop souvent attribuée. Comme leçon de vie, cette série historique encourage la saisie d’un espace où les corps s’assemblent à la terre pour faire ressurgir la mémoire. Le paysage devient un lieu sensible d’expérience et de vie sans cesse questionné où la mémoire reste un devoir tandis que l’oubli devient aussi un droit.

Pour Vivre ici et Enfance, clôturent un cycle mémoriel entrepris en 2010 avec la réalisation d’Arborescences.

Voyager pour renaître

Haïkus Mongols – 1996 – 2004

Haïkus Mongols est une invitation. Cette première série en noir et blanc reconstitue un périple de huit années au cœur des terres mongoles. Empreints d’une poésie inquiétante, ces images révèlent la sensibilité de l’horizon. Chaque cliché exalte la fascination de l’artiste pour le sacré et les espaces désertiques si bien que l’immensité semble être subtilement liées aux visages de ces hommes, alors saisis au plus près de leur âme. Les ombres murmurent l’amertume des choses et imprègnent le spectateur d’une une fragile mélancolie. Sophie Zénon cerne l’humilité de la lumière et rend à cette nature pourtant acrimonieuse, toute sa grâce.

Suite Sibérienne – 2000-2001

Un carnet de voyage aux multiples tonalités gris-sépia raconte la poursuite de son épopée le long du fleuve Amour en Sibérie extrême-orientale. Parmi les pêcheurs et les âmes solitaires, le long des îles dénudées et des terres bordées de villages, Suite Sibérienne semble nouer un lien particulier avec l’humanité. Tantôt cachés par l’objet, tantôt recouvert de lumière, le mouvement des corps et la forme des visages ne s’imposent pas à l’œil dépourvu de sensibilité, il faut les deviner, les laisser se dévoiler seuls au regard de ceux qui sauront déceler leur fragilité.

Sicile, sous le volcan – 2008

Sicile, sous le volcan semble alors mêler quête de spiritualité, l’envie de découvertes et la puissance de la mémoire. Les collines contrastées de Madonie s’élèvent pour révéler des visages anonymes ressuscités par les Puces de Palerme, les terres ascétiques et sauvages accompagnent la dureté des regards de ces personnages encore vacillant entre la vie et la mort. Discrète et ténébreuse, cette Sicile cultive la « déréliction ».

L’exposition Ce que murmurent les fantômes de Sophie Zénon est à découvrir jusqu’au 8 juin 2019 à L’Imagerie de Lannion :
http://galerie-imagerie.fr

Photos : © Sophie Zénon